« Définit-on quoi que ce soit jamais ? Plus on essaie, plus on s’embrume »
Jean Dubuffet
Traduisons qu’une œuvre d’art est une énigme avant d’être un objet de connaissance ou de commerce.[1]
L’art différencié et l’art brut ne se réfèrent ni l’un ni l’autre, aux écoles et aux savoirs, mais sont-ils pour autant identiques, ou leur qualité réside-t-elle dans leur différence ? Venu du monde de la folie et de l’enfermement social, l’art brut est le témoin d’une volonté farouche d’échapper à la désespérance, un ultime recours pour survivre…
C’est l’histoire d’un drame en quête d’un dénouement, un soliloque qui le situe aux antipodes de l’art des handicapés mentaux.[2]
. Pour Dubuffet, l’art brut sera la forme d’art la plus pure. Créant une véritable polémique, l’art brut va être répertorié en différentes catégories : outsider, hors-normes, neuve invention, singulier,… Il est alors considéré comme une sorte d’expression plus spontanée non plus uniquement réservée aux institutions, aux hôpitaux mais qui va créer ses propres musées. L’art brut est spontané, personnel, pulsionnel et se dit vierge de toute culture. Ses artistes échappent aux influences de la société et réalisent des créations uniques, originales, jaillies du moi le plus profond qui libère une force créatrice compulsive pour satisfaire un besoin intérieur
Aujourd’hui au XXIe siècle, on considère que l’art brut est mort face à la mondialisation croissante et à la médiatisation explosive. En effet, les influences culturelles sont partout, elles nous bouchent la vue par des images, des informations qui circulent dans tous les sens.
Malgré cela, il existe encore une petite minorité d’artistes, des cas de plus en plus isolés, qui rejettent toute culture et pour lesquels l’influence reste superficielle (publicité, programme de télévision,…). Cependant ils vivent dans nos villes surpeuplées mais le monde qui les entoure reste bien trop indifférent et hostile à leur égard.
Quant à l’art “différencié”, il est réalisé en atelier à partir d’un dialogue émancipatoire entre l’animateur et la personne souffrant d’un handicap qui reçoit ainsi une certaine culture de l’art. Cet art “différencié” peut se définir à partir de ses caractéristiques environnementales et non esthétiques. Cette créativité utilisée au quotidien est langage et sorte de remède thérapeutique. L’intervention d’animateurs au sein d’un atelier permet d’encourager et d’autonomiser les artistes au cœur de la société. En effet puisqu’ils sont partie intégrante de celle-ci, ils peuvent prétendre aux mêmes droits que quiconque.
Bien que différentes, ces “deux” formes d’art, l’art brut et l’art “différencié”, ont cependant une conduite similaire dans leur attitude libre et peu réfléchie face à leur production artistique. Les artistes ne recherchent ni prestige, ni reconnaissance du marché de l’art. Ils créent sous l’effet d’une impulsion, d’un désir intérieur, d’une force silencieuse, ils s’abandonnent à une occupation imprégnée ou non d’une vision de la vie, d’une conception ou bien encore d’un idéal. Dès l’instant où l’art produit dans l’intimité passe dans le monde public, il devient alors objet d’intérêt économique et affecte le créateur et sa création. Certains artistes se sont vus dépossédés de leurs œuvres à moindre prix par le marché de l’art alors que leurs cotes montaient. D’autres sont devenus des machines à fabriquer et leur créativité s’est diluée dans la production à la chaîne. Les collectionneurs, musées, galeries,… ont compris l’importance de ce marché et la vulnérabilité de leurs créateurs. Peut-on souhaiter que cette attitude s’estompe et que les artistes soient protégés par des lois ?
Nous ajouterons que cette art nous interpelle et nous éveille à un monde inconnu, étrange. Nous aimerions, l’espace d’un instant, comprendre la pulsion créatrice qui conduit l’artiste par une démarche spontanée et pourtant expressive d’un moi profond à une œuvre aussi complexe et simple à la fois. Que l’œuvre soit menée en co-création ou seule, elle mérite l’attention et la reconnaissance tant du milieu artistique que du simple spectateur.
L’artiste qu’il soit “normal” ou “différent” aura toujours du mal à se faire comprendre dans sa démarche. L’art est quelque chose de complexe et de tellement subjectif ! L’œuvre ne nous appartient pas mais existe pour elle-même à travers nous, pour un instant ou une éternité.
La vie est une œuvre faite de talents exceptionnels par des personnes toutes différentes les unes des autres qui constituent un puits de richesse indéfini
[1] L’art des artistes handicapés mentaux. De la création à la diffusion, Actes du colloque « Printemps 2002 », p.18
[2] Connexions particulières, de l’art brut à l’art différencié, catalogue, 2006, p.30
